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samedi, novembre 02, 2024

Extraits de Nés de la nuit, de Caroline Audibert

 Les oiseaux racontent comment vaste est la forêt, jusqu'où le jour s'en va courir.

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Nous sommes plus que bouche et pelages reliés à la longue nuit laiteuse. La vie d'un loup advient quand le ciel, quand les arbres, quand le vent, quand les humeurs lui disent combien ils le veulent, lui, gardien des forêts et des sources. Je chancelle, tombe, me relève, corps mal assuré, encore rattaché aux mamelles de la nuit. Mère rentre dans la tanière. Je la suis. Mes frères aussi.

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Le vieux hêtre raconte, il veille sur moi comme les miens ont veillé sur lui et sa progéniture, mordant la cuisse des mangeurs d'herbes et de pousses d'arbres. La forêt compte sur nous, les loups.

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La forêt est plein d'alertes, la forêt est en émoi. Les oiseaux font grandir les arbres vers le ciel.

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Mère halète, ses yeux se tournent au-dedans, rejoignent leur tanière, la nuit d'où ils ont éclos.

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Me méfier de l'étranger qui fait taire la forêt. 

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Les arbres ne sont jamais paisibles. Ils traquent la lumière. Il hissent leurs troncs hésitants, échappent aux bouches des bêtes que nous chassons, étendent l'empire des racines, restent longtemps tapis sous les branchages. , patientent, lapent des gouttes de lumière, guettent, se tordent plus haut, se bousculent pour piéger la clarté dans leurs mâchoires, leurs feuilles graciles bordées de petits crocs, leurs feuilles vernies et fourbes, leurs feuilles vibrantes, leurs bouquets d'aiguilles goulues brandis vers le ciel, affamées de soleil. Point de repos, il faut grandir encore, se hisser, échafauder des cimes acrobates, tirer la sève jusqu'aux branches funambules, tenir l'équilibre, toujours tendre le piège des feuilles et boire la lumière de chaque aube, boire jusqu'au soir, les grains de soleil coulent à travers les longs corps ligneux, au-dedans de leurs bras lutteurs, de leurs troncs vrillés, la lumière les nourrit comme le sang contente nos ventres ardents. Les arbres sont comme nous, la dame aux arbres ne le sait pas vraiment. Ce sont des fauves. 

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Les hommes parlent des guerres menées contre les loups, des guerres qui ont duré des siècles, des guerres qui malmènent nos forêts. Nous les fauves sommes patients, comme les graines savent l'être.

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La dame est revenue. Elle me regarde en détail. Je lui parle de la pluie sur les troncs des bouleaux, d'odeurs de terre mouillée, de l'appel des aigles, de la chaleur des toisons, de mon clan. Son visage s'élargit sous ses cheveux. Je lui dis comment la forêt enfouit les os dans le ventre des vivants, comment les mouches et les renards mangent les chairs racornies, comment les grands vautours tirent sur les tendons, emportent les os dans leurs serres et les lancent sur les rocs, comment les habitants de la forêt se dispersent dans un infatigable fourmillement et, pour finir, cessent d'être. 

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Le ciel devient plus profond, la nuit se hâte, les arbres poussent des cris silencieux, les vallons s'ouvrent, libèrent des parfums enfouis, les torrents cessent de mugir. Les animaux s'unissent à la nuit. Les solitudes se dissipent. tout écoute ce chant qui enfle au-dessus des arbres et court après les étoiles, ce cri de la vie même. Les hommes ne savent rien de tout cela. Ils ne sont pas amoureux de la terre. 

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Nous sommes des loups. Si l'un de nos tombe, d'autres se relèvent. Ensemble, nous ne mourons pas. Nous  venons de la nuit. Nous allons parmi les bêtes et les hommes, nous allons parmi les chants de la forêt, à peine séparés de la terre, pleinement nous-mêmes. Vieux peuple qui revient, qui grandit, qui lutte. Je foule la terre des ancêtres, louve farouche contre la terre aux pelages chamarrés. 

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Pour l'homme aux yeux doux, nous sommes les gardiens des oiseaux, des rivières et de toute la vie qui en découle. Les hommes l'ont su du temps où ils peignaient dans l'antre des cavernes. Ils adoraient les créatures nourricières et effrayantes, les créatures capables de prodiguer la vie comme les précipiter dans la mort; Les hommes on oublié. Ils veulent régir les grands équilibres

jeudi, octobre 31, 2024

Extraits de Le Versant animal, de Jean-Christophe Bailly

p. 25

L'intimité perdue est le nom que, dans la généalogie d'un éloignement continu, Bataille donna à l'ensemble des formes sociales par lesquelles les hommes d'autrefois demeurèrent liés à la violence du fait brut de l'univers et au mystère de leur existence contenue dans les rets de toutes les autres existences.  


p. 32

Mais là où cette éventualité peut se poser, il faut abandonner, si riche et exubérant qu'il soit, l'extraordinaire matériau offert par la puissance allégorique et mythique du monde animal, en d'autres termes s'efforcer de rester sur un seuil antérieur à toute interprétation. Seuil où l'animal, n'étant plus rapportable à une savoir qui le localise ou à une légende qui le traverse, se pose dans la pire apparition de sa singularité : comme un être distinct ayant part au vivant et qui nous regarde comme tel, avant toute détermination. 


p. 83

[...] d'un côté il y aurait le clan des dominants, e ceux qui ne laisseront jamais les animaux franchir le seuil autrement que sous des formes convenues qui les tiennent malgré tout à distance, et de l'autre, ceux qui justement ne savent pas régler cette distance, ceux que trouble le moindre écart ou la moindre lueur et pour qui l'affaire du partage entre l'homme et l'animal non seulement n'est pas réglée une fois pour toutes mais se relance à chaque instant ou à chaque occasion, dès qu'un animal paraît. Ce serait un peu comme une montagne avec deux versants, l'un sans animaux, l'autre où ils sont présents, le seul selon moi éclairé d'un soleil.


p. 92

Mais même dans le plus commun l'étrangeté est entière : prendre dans sa main un oiseau qui s'est égaré à l'intérieur d'une maison, flatter le cou d'un âne à l'entrée d'un pré, caresser u chat que l'on rencontre ou que l'on connaît et même se saisir d'une sauterelle et la sentir remuer, ce ne sont certes pas là des expériences exceptionnelles, ou déviantes. Chacun, enfant comme adulte, les a connues et les refait, mais pour peu qu'on s'y arrête et qu'on en laisse de côté la familiarité éventuelle, et alors commence tout de même à chaque fois le récit inconnu - la surprise infinie qu'il y ait là un être et qu'il ait cette forme, si petite ou si grande, cette forme qui est aussi une tension et une chaleur, un rythme et un saisissement : de la vie a été attrapée et condensée, a fini par se trouver une place dans un recoin de l'espace-temps, le fonds d'existence qui nous rattache aux créatures passe aussi par cet universel de la respiration et de la fièvre, c'est une palpitation qui nous est tendue, donnée, parfois tellement infirme et rapide - avec des pouls si légers et des os qui sont comme des brindilles, mais d'un bout à l'autre de la chaîne passe quelque chose d'unanime et de stupéfié qui nous lie. 


p.98

L'ouvert ! Voler en était, en serait le principe : si au commencement de la vie le choix nous était offert entre voler et penser, que choisirions-nous ? Ce qu'il faut bien comprendre ici, c'est qu'il n'est aucunement question de lyrisme, le devenir-oiseau n'existe qu'en pensée : ce mouvement de la pensée que l'oiseau n'a pas il l'incarne, il est cette pensée et à cela aussi tient le prodige. 


p. 118

Marcher dans une simple forêt (mais, justement, aucune forêt n'est simple), c'est traverser des territoires qui s'enchevêtrent et qui investissent la totalité de l'espace : le sous-sol, le sol, les arbres des racines aux frondaisons, l'air, l'eau, la vase. Il y a ce que l'on voit et ce que l'on entend, et tout ce que l'on pressent, devine, soupçonne - quelques points de manifestation formés en broderie éphémère au sein de l'immensité en pointillés des choses latentes. 

Et c'est ainsi qu'il faut imaginer la, les vie(s) animale(s) : des vivants immergés dans la signifiance, continûment attentifs, qui n'ont rien d'autre peut-être que les apparences, que le mouvement toujours tremblé des apparences. Mais ce qu'ils captent ainsi, cette moire de signes et de signaux qui les inquiète et les conduit, c'est tout la perméabilité de leur Umwelt qui la déploie autour d'eux. Seule leur forme, comme la nôtre, outre le vieillissement, est finie. Ce qui l'entoure, l'accueille, le menace, est infini. 

Extraits de Le Chant de la rivière, de Wendy Delorme

En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire. L'amour comme bouclier, l'...